C'est à un Français que l'on doit l'invention du capital-risque.
Professeur à Harvard et général de l'armée américaine, Georges Doriot
créa la première société de capital-risque de l'histoire avant de
contribuer à la fondation de l'Insead...
Article du 22/08/07 du journal Les Echos
Le
" Wall Street Journal " l'a classé, à la fin de l'année 1999, parmi les
dix personnalités qui ont changé le monde des entreprises au
XXe siècle. Outre-Atlantique, Georges Doriot est, encore aujourd'hui,
une célébrité. En France, en revanche, à l'exception de quelques
professeurs de management et d'une poignée de spécialistes avertis,
l'homme est totalement inconnu. C'est pourtant lui qui a inventé le
capital-risque ! Une façon d'investir dans les jeunes entreprises de
croissance qui a littéralement révolutionné le capitalisme mondial...
Surprenante destinée que celle de ce Français devenu professeur de
management industriel à la prestigieuse Harvard Business School, où il
forma des générations d'entrepreneurs, et qui contribua, avec le grade
de général, à l'effort de guerre américain avant enfin de financer
quelques-unes des plus belles réussites industrielles
d'outre-Atlantique.
Georges Doriot naît à Paris en
septembre 1899. Originaire de Valentigney (Doubs) où il a longtemps
vécu, son père Auguste, un mécanicien de profession, est l'un des
pionniers de l'automobile en France. Dès 1887, il a installé un moteur
Daimler sur un tricycle ! Après avoir travaillé chez Clément-Bayard
puis chez Peugeot, il s'associe en 1906 avec Ludovic Flandrin et ouvre
à Courbevoie un atelier de construction de voitures monocylindres.
En 1911, ils sont rejoints par deux autres pionniers de l'automobile,
Alexandre et Jules-René Parant. La marque " DFP " est née qui, dans les
années de l'immédiat avant-guerre, jouit d'une excellente réputation,
non seulement en France mais aussi en Europe. Ses moteurs équipent
notamment les véhicules construits en Grande-Bretagne par les frères
Bentley. C'est dans ce milieu de mécaniciens et d'ingénieurs ouverts à
l'innovation et qui entretiennent de nombreux contacts avec leurs
homologues européens que Georges Doriot grandit. Lui-même passe de
longues heures dans l'atelier familial, s'initiant à la mécanique aux
côtés de son père. Des connaissances pratiques qui lui valent d'être
mobilisé dans l'artillerie, en 1917.
La guerre terminée, Georges
Doriot entreprend des études d'ingénieur. A vingt ans, il se passionne
pour les questions d'organisation industrielle dont il a pu mesurer
l'importance dans l'usine paternelle. C'est en discutant de ces
problèmes avec son père que ce dernier lui suggère d'aller poursuivre
ses études aux Etats-Unis. Comme tous les industriels de l'automobile,
Auguste Doriot a en effet entendu parler des nouvelles méthodes de
travail introduites dès 1908 par Henri Ford dans son usine de Detroit.
Il sait également qu'en la matière, toutes les idées nouvelles viennent
d'outre-Atlantique. Décision est donc prise d'envoyer Georges Doriot au
Massachusetts Institute of Technology (MIT). C'est ainsi que, en
janvier 1921, ce dernier arrive aux Etats-Unis muni d'une
recommandation d'un ami américain de son père auprès d'un certain
A. Lawrence Lowell. Celui-ci n'a aucune connexion avec le MIT. Il est
en revanche président de la Harvard Business School. Lorsque le jeune
Doriot lui explique son projet - étudier le management industriel -,
Lawrence lui suggère, plutôt que d'entrer au MIT, de rejoindre le
campus tout proche de Harvard. Créée à la fin du XIXe siècle, celle-ci
est déjà l'une des plus prestigieuses universités des Etats-Unis. De
son sein sort une grande partie de l'élite industrielle et financière
américaine, formée selon la déjà célèbre méthode des cas. Georges
Doriot y reste un an, le temps de décrocher un MBA en management et
comptabilité industriels.
Asa sortie de Harvard - il est l'un des
tout premiers Européens diplômés de la business school créée dans
l'enceinte de l'université -, il est embauché dans une usine de
New York. Six ans plus tard, en 1928, lorsque l'un de ses anciens
professeurs lui propose de rejoindre le corps professoral de Harvard,
d'abord comme assistant puis comme professeur associé, Georges Doriot
accepte. Il y enseignera jusqu'en 1966, y rencontrant même son épouse,
Edma. Professeur de management industriel - une discipline dont il est
l'un des pères fondateurs - il devient rapidement l'un des enseignants
les plus réputés du campus. Il faut dire que, s'écartant de la méthode
des cas où l'on étudie des entreprises ayant déjà pignon sur rue,
Georges Doriot conçoit son enseignement comme un atelier de R&D
voué à l'élaboration de nouvelles idées et de nouvelles entreprises.
Dès cette époque, il fait également beaucoup pour exporter le modèle de
la business school américaine vers l'Europe, et notamment vers la
France. Il est en effet convaincu du caractère éminemment global du
capitalisme et du rôle pionnier en la matière du modèle américain qui,
pense-t-il, s'imposera tôt ou tard au reste du monde.
A ses yeux,
l'Europe doit donc apprendre les règles du jeu en usage
outre-Atlantique pour ne pas être marginalisée. Cette conviction le
conduira plus tard à être l'un des principaux artisans de la création
de l'Insead. Pour l'heure, elle le pousse à jouer un rôle clef dans la
fondation, en 1930, du Centre de perfectionnement aux affaires (CPA),
aujourd'hui partie intégrante du Groupe HEC. Il traduit et met
notamment des études de cas à la disposition de ses collègues français
et les conseille dans l'organisation des enseignements. Parce qu'il est
français et qu'il enseigne à Harvard, Georges Doriot est alors le
correspondant privilégié de la Chambre de commerce et d'industrie de
Paris, elle-même à l'origine du CPA.
A la veille de la Seconde
Guerre mondiale, Georges Doriot fait figure d'autorité incontestée aux
Etats-Unis pour tout ce qui concerne les questions d'organisation
industrielle. C'est la raison qui pousse l'un de ses anciens élèves à
Harvard, le major général Edmund B. Gregory, membre de l'état-major de
l'US Army, à faire appel à lui en 1941. Alors qu'en Europe, le conflit
fait rage depuis déjà deux ans déjà et que les Etats-Unis s'apprêtent
eux aussi à entrer en guerre, il lui propose de prendre la direction de
la division du planning militaire avec rang de général. Georges Doriot,
qui n'a pu s'engager à temps dans l'armée française en 1939, accepte.
C'est à cette occasion qu'il prend la nationalité américaine.
Son
action à la tête du planning militaire, où il restera jusqu'en 1945, va
s'avérer décisive, non seulement pour l'armée américaine, mais aussi
pour la suite de sa carrière. C'est là en effet qu'il prend
véritablement conscience du rôle de l'innovation et de la nécessité de
tenir compte de l'environnement dans lequel évoluent les entreprises,
deux idées qui seront à la base de son expérience de capital-risqueur.
Ayant reçu quasiment carte blanche de l'état-major pour faire émerger
des solutions innovantes en matière militaire, Georges Doriot réunit
autour de lui des scientifiques de premier plan, des chercheurs en
sciences sociales - psychologues, sociologues... - des industriels et
des experts en planification afin de mettre au point de nouveaux
équipements et de nouveaux matériels.
A Washington où il s'est
installé, Georges Doriot devient vite célèbre pour commencer toutes ses
réunions par la même question : " Que devrions-nous faire si... ? ".
" Que devrions-nous faire si nous devions soutenir les Russes dans leur
lutte contre l'Allemagne ? ", lance-t-il par exemple à l'été 1941 alors
que les Etats-Unis ne sont même pas encore entrés en guerre. De la
réponse à cette question vont naître des matériels conçus pour les
combats en zone très froide, élaborés avec l'assistance de
climatologues. La même démarche aboutit à doter l'armée américaine
- qui n'est préparée que pour des affrontements sur ses frontières nord
et sud - d'équipements spécialement adaptés aux climats tropicaux et
aux combats de jungle. Mise au point de nouveaux uniformes et de
familles complètes de rations de survie selon les théâtres d'opération,
rationalisation des processus d'avitaillement des troupes, création de
nouvelles matières plastiques résistantes à l'eau et au feu,
développement des matières de synthèse... Sous la direction de Georges
Doriot, la division du planning militaire multiplie les innovations.
Lorsque
la guerre s'achève en mai 1945, Georges Doriot se voit proposer par le
Pentagone de prendre la tête d'un nouveau département chargé d'investir
dans des entreprises ou des projets industriels innovants susceptibles
d'avoir des débouchés militaires. En somme, une société de
capital-risque avant l'heure mais fonctionnant à partir de fonds
publics et pour des usages exclusivement militaires. Georges Doriot
décline l'offre, préférant reprendre ses cours à Harvard. A la demande
pressante du secrétaire à la Défense - un ancien d'Harvard - il accepte
tout de même d'assister durant quelques mois l'homme - un général - qui
a finalement été choisi pour diriger ce nouveau département. C'est en
l'aidant à l'organiser qu'il a l'idée de créer un fonds similaire, mais
cette fois avec des capitaux privés. Fort de sa réputation et des
nombreux contacts qu'il a dans le monde des affaires, Georges Doriot
n'a aucun mal à concrétiser son projet. C'est ainsi que naît, dans les
premiers mois de l'année 1946, avec des fonds de la compagnie John
Hancock Mutual Insurance Co et du MIT, la première société de
capital-risque de l'histoire, la société American
Research & Developmennt (AR & D).
Investir dans des
entreprises : l'idée, bien sûr, n'est pas nouvelle. Aux Etats-Unis, il
existe déjà, et depuis longtemps, un grand nombre de fonds
d'investissement, qu'ils appartiennent à des banques, à des entreprises
ou à de riches industriels. La grande nouveauté d'AR & D tient à la
nature de son projet, qui diffère radicalement de celui des fonds
traditionnels. Alors que ces derniers investissent dans des sociétés
qui existent déjà, AR & D propose d'aider à la création
d'entreprises entièrement nouvelles, bâties autour d'un projet
fortement innovant et regroupant des compétences issues des mondes
industriel et universitaire. Il s'agit de favoriser la création de
sociétés permettant de vraies percées scientifiques ou techniques, ce
qui suppose de prendre les projets très en amont et de consacrer une
grosse partie des financements à la R&D. D'où le nom choisi par
Georges Doriot - qui associe étroitement la recherche théorique et le
développement des idées qui en sont issues. D'où également son
insistance à faire entrer dans le capital de sa société une institution
universitaire, en l'espèce le MIT. La vocation d'AR & D, en somme,
n'est pas seulement de gagner de l'argent en investissant dans des
valeurs sûres, mais de faire émerger des industries nouvelles en
prenant de véritables risques. Un projet que résume bien le mot
" capital-risque " et son équivalent anglais : " business venture ".
Telle
est l'idée pionnière d'AR & D. Une idée que d'autres s'empressent
de suivre - JH. Whitney and Co, qui fera fortune en investissant dans
Minute Maid, est ainsi fondé quelques mois plus tard - et qui servira
également de fil conducteur aux deux autres sociétés de capital-risque
créées par Georges Doriot : la Canadian Enterprises Development
Corporation (CED) pour le Canada, en 1962, et l'European Enterprises
Development Company (EED) pour l'Europe, en 1963. Nous ne referons pas
ici l'histoire d'AR & D qui, jusqu'à son rachat par Textron
en 1972, financera plus de 150 projets innovants qui donneront
eux-mêmes naissance à de nouvelles industries. Son plus célèbre
investissement est celui qu'elle réalise en 1957 dans Digital
Equipment, une société crée par Ken Olsen, un ingénieur du MIT qui a
mis au point le premier ordinateur à transistor. Les 70.000 dollars
investis par AR&D dans ce projet auquel personne ne croit excepté
Georges Doriot rapporteront à la société plusieurs dizaines de millions
de dollars. En 1972, la valeur des actifs d'AR&D atteint près de
500 millions de dollars. Ils représentaient à peine 4.000 dollars en
1946...
Georges Doriot partage désormais son temps entre ses
cours à Harvard et la gestion d'AR&D, une tâche qui le passionne et
qui fait de lui l'un des hommes les plus influents des Etats-Unis. Au
début des années 1950, il se donne à fond dans un nouveau projet :
doter l'Europe d'une business school sur le modèle américain. Ce sera
l'Insead, qui ouvre à Fontainebleau en 1957, avec le soutien de la
Chambre de commerce et d'industrie de Paris et des milieux d'affaires
français. Comme pour la création du CPA en 1930, Georges Doriot a joué
un rôle clef dans l'affaire, mobilisant son carnet d'adresses et
fournissant une bonne partie de la matière intellectuelle. Couvert
d'honneurs mais d'une grande discrétion, il meurt en 1984 d'un cancer
de la gorge.
TRISTAN GASTON-BRETON, historien d'entreprises tgbhe@easynet.fr